| 15 décembre 2003 |
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Entre temps, lorsqu'il a atteint l'âge de quinze ans, Satyamurti a reçu de son père une jeune épouse de onze ans. Une enfant qu'il avait toujours connue, car elle appartenait au cercle des familles apparentées. Il l'avait vue souvent dans des assemblées familiales, dans des fêtes, muette et réservée. Elevée selon la tradition, elle n'a fréquenté qu'une école de village. Ce mariage ne change pratiquement rien à sa vie; car la fillette reste chez ses parents. C'est seulement quatre ans plus tard que le mariage sera consommé.
Toutefois, sous les dehors de cette continuité sans éclat, une cassure profonde s'est opérée dans la tradition familiale, silencieuse, mais irrévocable. Le père de famille, Suvrahmamian, est essentiellement un rural, un mirasdar, imbu de ses droits héréditaires sur le sol. C'est un homme corpulent, drapé dans le choman blanc traditionnel, au visage grave et imposant, les barres horizontales de shivaisme tracées à la cendre sur le front. Bien qu'il ait appris assez d'anglais pour faire un travail administratif, il reste un homme de la terre. Ses conceptions sur le monde, il les a reçues du pandit du village qui modela son esprit à la fin du siècle précédent. A la veille de l'indépendance indienne, cet homme intelligent n'aura pas encore acquis la notion claire de l'évolution historique. A ses yeux, le monde s'identifie au samsara, ce fleuve agité où tout recommence indéfiniment. Hiatus irrémédiable qui le sépare de son fils, il ne l'apercevra jamais, masqué par l'absence totale d'échange de vues entre eux et par la docilité muette du jeune Satyamurti. C'est pourtant dans ces familles de brahmanes éprises d'instruction, que se creuse entre les générations le fossé le plus infranchissable. Ayant quitté Tindivanam à 12 ans, Satyamurti ignorera tout de l'agriculture et ne s'y intéressera pas. Ce jeune garçon vêtu de blanc, marchant nu-pieds à la mode du sud, se transforme insensiblement en citadin. A la différence de son père, il n'a reçu aucune notion de sanskrit; en revanche il saura beaucoup mieux l'anglais et il prendra l'habitude d'employer cette langue, désormais courante chez les étudiants et dans les milieux madrasi. C'est un enfant intelligent, aux grands yeux noirs et vifs, dont les traits expriment l'affinement atavique. Il étudie avec docilité, Satyamurti retrouve, chaque soir, cet hôtel brahme dont la vie bruyante ne fait qu'aggraver, pour un écolier, les conditions délétères de la maison indienne. Dans la chambrette aux murs douteux, où il étend sur un lit de corde son frêle corps d'enfant végétarien, strictement nourri, il n'aura qu'un sommeil trop bref. Accoutumé, certes, au manque de recueillement de la maison indienne, il sait dormir en dépis du bruit, des conversations nocturnes, qu'un étranger jugerait intempestives. Mais, éveillé avant l'aube, et couché très tard, il ne songe même pas à abréger d'une sieste sa longue journée. Dans la promiscuité permanente de la vie indienne, il ne peut avoir le calme, l'isolement, la continuité d'application qu'exige une étude sérieuse. Ainsi la longue journée dont il dispose théoriquement est en grande partie gaspillée ; et il ignore, exténué à son insu par la privation de sommeil, qu'il pourrait apprendre beaucoup mieux en un temps deux fois moins long, s'il consacrait à son travail, dans une ambiance calme, un esprit et un corps préalablement reposés.
Il ne reçoit point, du reste, la formation intellectuelle adéquate à ses besoins. De son milieu originel, qui est pourtant un milieu cultivé, son esprit ne peut retirer aucune nourriture vivifiante. Avec son père, de brèves conversations sur des sujets d'ordre pratique. Dans la maison familiale, quelques vieux traités tamouls, dont il sent, en les ouvrant, la désuétude: ces commentaires théologiques et moraux, ces hymnes, ces maximes sont l'arrière-plan conceptuel d'une société qui s'ordonne en fonction des impératifs du groupe et de sa pérennité supérieure; il ne propose à l'individu naissant aucun thème de réflexion sur l'unicité de son destin. A l'heure où, du sein des communautés traditionnelles, se produit l'émergence de l'individu, celui-ci ne peut trouver dans la littérature indienne la nourriture humaniste dont il a besoin.
Ce vide culturel, l'enseignement d'origine étrangère ne sait pas le comble; car il transpose dans le milieu sud-indien, sans travail d'assimilation suffisant, les éléments d'une culture conçue dans un environnement radicalement différent. Bon élève, le jeune Satyamurti saura expliquer correctement la chute des Stuart; mais ces exercices d'intelligence exécutés sur un milieu abstrait, lui donnent trop peu de prise sur le milieu concret, dans lequel il existe, agit, souffre et espère, pour qu'il puisse en concevoir l'idée que la critique, la recherche personnelle, l'initiative soit dans son propre destin des moyens d'une efficacité majeure. Aussi conserve-t-il l'habitude, donnée par le précepteur de son enfance, d'utiliser surtout sa mémoire. L'usage fondamental de la mémoire, qui est un des traits de la culture brahmanique traditionnelle, envahit abusivement un système d'enseignement qui reposait sur d'autres bases. Il donne à ce garçon bien doué le sentiment illusoire qu'il assimile vite; et à ses maîtres la satisfaction facile d'être bien écoutés.
L'apport d'une culture humaniste nouvelle n'a donc point compensé, pour Satyamurti, la perte de sa culture traditionnelle. Et sa fidélité passive aux coutumes et aux rites ne doit pas faire illusion sur le déracinement effectif qui le laisse, individu désemparé, flotter hors des cadres sûrs de la vie ancestrale, jouet irrésolu des fréquentations de hasard, des lectures mal choisies et, de plus en plus, du cinéma indien, dont la mode commence à gagner Madras, assignant dans la jeunesse le goût d'une imagerie simpliste et d'un plaisir semi onirique. Revers décevant du succès scolaire: en cet enfant qui glisse à la médiocrité, il y avait le génie et l'espérance du peuple tamoul.
(Extrait de J.Dupuis, Madras et le nord du Coromandel)
Publié par Eric & MarineTrackBack URL pour cette entrée : http://www.carnet-de-voyage.org/scgi-bin/mt/mt-tb.cgi/1133