| 21 février 2004 |
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L'hôtel où nous séjournons est bien agréable avec sa large terrasse donnant sur le Gange. Un endroit idéal pour se poser quelques jours. Mais des réservations malvenues nous obligent à céder notre chambre et à quitter les lieux.
Nous finissons par jeter notre dévolu sur un hôtel à peu près correct (pas si facile à trouver) mais dont les responsables dévoileront au fil de notre séjour une attachante personnalité.
Le temps de s'installer et de nous restaurer et nous repartons déambuler dans le labyrinthe des venelles de la vieille ville et le long du Gange. Les impressions qui nous assaillent passent constamment d'un extrême à l'autre. Charme désuet et étonnamment renouvelé devant ces échoppes minuscules dont la taille improbable laisse juste la place au marchand et à son étal. Bâtiments noircis, délabrés, oubliés par la lumière, abritant silhouettes, regards et cris d'enfants. Senteurs agréables et prenantes s'échappant des échoppes où brûlent des bâtonnets d'encens, colliers de fleurs oranges, variétés des marchandises qui s'offrent au passant. Ordures rassemblées en petit tas, encombrant la rue ou brûlant en une âcre fumée noire. Bouses de vache fraîches ou sèches s'étalant au hasard dans la rue, pour vous rappeler qu'ici les vaches sont reines. Des jeunes filles portent fièrement leur superbe sari, indifférentes à l'état de la rue. Varanasi est une rose éclose sur un lit de fumier.
De retour sur la terrasse de l'hôtel, l'après-midi se perd dans la contemplation tranquille du Gange qui s'étale en un cours lent et large le long des anciens palais désaffectés de la ville. De petites barques évoluent doucement à la force des rames. La rive qui nous fait face n'abrite qu'une longue étendue de sable et quelques rares huttes, et s'arrête pour laisser place à la verdure. La vue est belle, tranquille, reposante. ![]()
Sur un des toits adjacents, des enfants disputent âprement un match de cricket. L'inévitable se produit et la balle décide de quitter ce terrain de jeu trop étroit à ses yeux et à se perdre sur les autres toits ou rues en contrebas. Mais cette fatalité est balayée par un enfant ou un adulte qui renvoie rapidement la balle à la petite bande attentive, penchée au-dessus d'un petit muret. L'un des enfants s'en saisit sans un merci (ce mot n'existe pas en hindi
) et le jeu peut reprendre avec la même passion. ![]()
D'étranges oiseaux évoluent de façon erratique dans le ciel de fin d'après-midi. Ce sont des cerfs-volants que les enfants s'amusent à propulser dans les airs. Il y en a partout, minuscules papiers noirs, évoluant parfois à des hauteurs considérables. De nombreux petits anges déchus se sont perdus dans les lignes électriques ou gisent brisés ou déchirés sur le sol des rues. Le spectacle est reposant et participe à l'arrivée du soir. ![]()
Le soir tombant, nous retournons nous promener le long des rives du Gange. Nous laissons derrière nous la jolie cérémonie d'offrande au Gange et finissons par arriver sur l'un des lieux de crémation. Nous nous accoudons à une barrière surplombant les quelques terrasses, comportant chacune environ trois foyers. De nombreuses personnes sont là qui entretiennent les bûchers et s'assurent de la consumation correcte des corps. Certains foyers sont à l'état de braises, d'autres ne sont pas encore allumés et l'on peut distinguer un corps emmailloté de blanc pris entre deux couches de bois. D'autres bûchers se consument, dont le feu est attisé au moyen de longs bâtons de bambous. Les corps se confondent avec le bois. Il règne sur les lieux une certaine décontraction. Les gens discutent, s'interpellent, non loin des petits groupes des membres des familles. Un chien s'avance vers un des foyers finissant, fouille les cendres de sa truffe et s'enfuit, quelque chose dans sa gueule. Personne n'intervient... ![]()
Le spectacle est à la fois beau, étrange, simple et dérangeant. La fumée emportée par le vent semble lourde et vaguement écoeurante.
Un homme se joint à nous qui déclare travailler sur le site. Il se lance dans une explication détaillée de la crémation que nous connaissons plus ou moins pour l'avoir lue dans un guide. Celle-ci est réalisée pour séparer les cinq éléments du corps (terre, eau, air, feu, éther) et purifier l'âme qui s'élèvera ensuite. Seul les sadhûs, les femmes enceintes, les nouveaux nés, les gens morts de la variole ou d'une morsure de serpent, les vaches sacrées peuvent être directement immergés dans le Gange car considérés comme purs. Les corps sont emmaillotés de blanc pour les hommes peu âgés, de rouge pour les femmes ou d'une autre couleur pour les gens âgés. Il faut environ 350 Kg de bois pour assurer une crémation parfaite qui dure un peu plus de 3 heures. La qualité du bois est importante pour assurer une consumation complète. Une fois les cendres dispersées dans le Gange, certains membres de la famille ne doivent pas travailler pendant 13 jours et aucun mariage ne doit intervenir pendant un an. Le deuil respecte un rituel bien précis. ![]()
L'homme nous explique ensuite que certaines personnes n'ont pas les moyens pour se payer une crémation et qu'une organisation charitable s'occupe de récolter des fonds pour les financer. Il nous propose d'y verser notre participation. Devant nos refus polis et réitérés, il commence à s'énerver et à hausser la voix, nous traitant de "dirty hearts" et de "bad karma". Après quelques minutes à nous invectiver, il finit par s'éloigner et à redescendre au niveau des bûchers, continuant à crier bien fort "dirty heart" à notre attention et à celles des autres personnes présentes. Tous les moyens semblent bons pour soutirer quelques roupies.
On comprend mieux finalement pourquoi les âmes tendent à s'élever dans les airs pour aspirer à la tranquillité...
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