| 30 avril 2004 |
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Le ventilateur tourne mollement dans le restaurant, dérangeant à peine les grosses mouches qui se promènent sur la table en teck massif. De l'autre côté de la rue, par les baies ouvertes, nous parvient la musique d'un orchestre qui anime une soirée de mariage. ![]()
Graeme Brown, Australien mince et plutôt réservé est responsable pour la région de l'action du CFAC, une ONG qui travaille pour la protection des minorités tribales. En Australie il avait suivi des études pour travailler dans le social et plus précisément pour éduquer des personnes en difficultés. Ce cursus lui avait permis de travailler dans son pays auprès des populations aborigènes avant de rejoindre la mission sur laquelle il est actif depuis maintenant 5 ans à Banlung. Son engagement ne fait pas l'ombre d'un doute, il a appris le khmer et quelques-uns des dialectes tribaux et vit en immersion complète :"De toutes façons je n'aime pas voyager !" reconnaît-il en avouant être rentré une seule fois dans son pays en 5 ans. ![]()
Mais il n'y a qu'à l'observer s'adressant à un local et l'écouter parler de sa mission pour comprendre que sa famille est bel et bien à Banlung.
Dans le restaurant en face, tous les convives se sont maintenant installés autour de tables rondes et l'orchestre entonne des rythmes dynamiques à gros coups de caisse claire.
La mission de Graeme Brown concerne les tribus des forêts qui vivent encore quasiment en autarcie, avec leurs langages et leurs cultures, mais sur un territoire forestier de plus en plus convoité. En effet, rien que l'exploitation du bois constitue une menace pour les tribus dont le territoire rétrécit comme une peau de chagrin et c'est sans parler des grands projets de développement touristique qui sont en gestation depuis l'ouverture de l'aéroport...
Graeme passe donc son temps à sensibiliser ces populations aux menaces imminentes en les éduquant : qu'est-ce qu'une route ?, qu'est-ce qu'un camion ? et que faut-il faire lorsqu'un camion vous fonce dessus ? Par cette image, il nous explique avant tout préparer les minorités à l'arrivée inéluctable de la modernité.
Ce faisant, il se doit aussi d'accompagner et encadrer ces gens dans leurs rapports avec les promoteurs ou investisseurs qui profitent de leur ignorance pour leur faire signer n'importe quoi. On comprend que cette tâche nécessite beaucoup d'habileté de la part de notre défenseur des faibles pour éviter l'animosité des ambitieux hommes d'affaires. ![]()
Les heures défilent sans que nous nous en rendions compte. A la soirée de mariage, les convives se sont levés, dévoilant des tenues richement travaillées et commencent à danser. Pour ce faire, ils bougent gracieusement avant-bras et mains, tout le reste du corps demeurant quasiment statique. ![]()
Nous sommes incontestablement impressionnés par le travail et l'engagement de notre voisin de table, à nos yeux sorte de petite fourmi consciente, c'est-à-dire connaissant ses limites et ses forces dans le contexte présent et déterminé à faire don désintéressé de toutes ses capacités. ![]()
Bien évidemment, cette mission est loin d'être rose tous les jours, nous explique-t-il, dans une société khmère où l'hyper-hiérarchisation et les codes rigides entravent toute responsabilisation et toute initiative. Et puis il faut aussi, comme souvent, se méfier des beaux discours qui sont loin des actions réelles... ![]()
Enfin, il arrive aussi que la menace surgisse d'une bonne intention quand par exemple une ONG envoie des jeunes volontaires non formés sur le terrain et que ces derniers déboulonnent toute la structure sociale qui est le ciment des tribus par manque de connaissance et en croyant bien faire. Nous sentons bien, une fois de plus, que ces "effets indésirables" relèvent du vécu et ont été trop souvent observés...
Il n'en reste pas moins pour nous une intéressante illustration du décalage entre théorie et terrain dans ce passionnant univers de l'humanitaire.
Une menace similaire peut aussi être attendue de la part d'un nouveau tourisme comme le tourisme équitable, plus proche des minorités mais qui, s'il est mal encadré, peut occasionner d'importants chocs culturels. Graeme Brown se propose d'ailleurs d'accueillir et d'encadrer toute structure désireuse de développer le tourisme dans la région dans le respect des minorités.
Nous pensons immédiatement à des initiatives dont on nous a fait part dans ce sens et que nous ne manquerons pas de mettre en relation avec lui.
En sortant, nous croisons le marié en smoking blanc, sorti précipitamment dans la rue répéter une dernière fois son discours sur une feuille de papier chiffonnée. ![]()
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